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Lucioles n°1 - novembre/décembre 2010



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Edito n°1: Et si nous vivions enfin ?

Une nuit noire. Une interminable nuit, glaciale, sombre, répétitive et ennuyeuse. Certains la passent dehors, sur le trottoir, un bout de carton et des habits ramassés ici ou là, d’autres se réfugient dans les couloirs sordides du métro, chassés par les agents de la RATP ou de la mairie de Paris. Tout le monde se croise. Ceux qui se démerdent comme ils peuvent dans cette non-vie. Telle va vendre son corps pour quelques euros, l’autre va devoir se casser le dos sur un chantier, l’autre se faire chier derrière un bureau, l’autre aller servir les gros bourgeois aux cafés des quartiers chics ; l’autre encore doit changer dix fois de trottoir et raser les murs afin d’éviter les flics qui patrouillent, parce qu’il ou elle n’a pas les maudits papiers que l'État nous impose pour pouvoir nous contrôler tous et toutes. D’autres encore doivent se planquer pour fumer, certains pour éviter la brigade des stups’, d’autres parce que la famille les surveille étroitement, ou que la religion qu’on leur a imposée (ou qu’ils s’imposent tous seuls…) leur fait tomber sur la tête des interdits et des obligations en tout genre.

Vendre son corps à un patron, tomber dans les mains de la police d'État, ou de la police familiale, ou de la police communautaire ou religieuse. Devoir travailler à en crever ou se retrouver à la dèche, ou alors atterrir en prison. Être soi-même une marchandise, et devoir courir sans cesse derrière d’autres marchandises : pour se loger, s’habiller, bouffer, aimer, lire et voyager. Chair à travail, chair à école, autrefois chair à canon… c’est notre lot à tous, ça nous oppresse tous, quotidiennement.

Et il faudrait qu’on baisse la tête, qu’on encaisse les coups, qu’on ferme notre gueule, qu’on attende une illusoire retraite, un illusoire paradis, un illusoire Grand Soir. Il faudrait qu’on s’évite mutuellement, qu’on ne se regarde pas ni qu’on ne se parle, qu’on reste entre petites bandes fermées, entre gens de telle origine. Qu’on se tape dessus pour une embrouille à dix euros, pour un bout de shit, pour une histoire de jalousie, pour une connerie de drapeau, une connerie de religion, une connerie de nationalité… pour des conneries d’identités.

Partout sur cette terre c’est la même chose : partout les pauvres, les exploités et les dominés s’en prennent plein la gueule, sont acculés dans des quartiers qui sont comme autant de prisons à ciel ouvert, pour qu’ils se marchent dessus et s’entre-tuent. Alors parfois, on pense obtenir quelque chose en se réappropriant cette prison, ce bidonville, ce ghetto. « Belleville nique tout ». Parfois on se retranche dans « notre » quartier parce qu’on nous a parqués là, comme on parque les animaux dans des cages.

S’identifier et s’accrocher à la misère à laquelle l’Etat et l’économie voudraient nous réduire ? Ou alors combattre cette foutue misère, s’attaquer à tout ce qui la produit, à tout ce qui nous tient enfermés : aux rôles et aux identités qu’on nous colle sur la gueule, aux usines dans lesquelles le capitalisme nous fait crever à petit feu, aux écoles dans lesquelles on nous bourre le crane et on nous apprend la peur, aux banques qui s’enrichissent sur notre exploitation, aux prisons et aux commissariats dans lesquels l’Etat nous enferme derrière des barreaux en fer, aux tribunaux et à ces salopards de magistrats qui nous jugent et nous condamnent, aux temples dans lesquels toutes les religions nous menacent de tel ou tel châtiment terrible si jamais nous osons être trop libres à leur goût.

Défaire aussi tous ces comportements, tous ces rapports pourris qui nous empêchent de nous rencontrer, de communiquer et de nous associer librement : les regards, les propos et les gestes sexistes, homophobes, racistes, les séparations débiles entre « honnêtes et innocents citoyens aspirant à vivre en paix » et « méchants voyous casseurs et délinquants », entre « braves travailleurs » et « fainéants profiteurs du système », etc.…

Cette société de merde, nous y sommes dedans jusqu’au cou. Cette guerre sociale, qu’on ne peut pas ne pas voir (à moins d’être aveugle, sourd et malhonnête), nous en sommes au cœur, tous autant que nous sommes. Alors puisque nous n’avons qu’une vie, autant faire nos choix le plus vite possible, et aussi le plus clairement possible. 
 
Nous avons fait un choix : celui de diffuser la révolte contre tout ce qui nous rend la vie impossible, en joignant autant qu’on peut l’acte à la parole, en sapant la paix sociale, à commencer par là où nous vivons, parce qu’on y trouve à portée de main les structures et les personnes qui nous empoisonnent le quotidien.

Mais nos cœurs et nos pensées vont bien au-delà de ce petit bout de territoire et des barrières qui l’enserrent. La révolte explose partout ailleurs, et nous pouvons reconnaître le violent désir de liberté partout où il émerge de cette triste vie, en un grand éclat de lumière, avec un grand fracas.

Nous voulons nous aussi faire exploser cette révolte, sans attente ni médiation, nous réchauffer dans de grands feux de joie où la domination brûlera pour de bon.

Et nous avons soif de rencontres complices.

A bientôt donc, ici ou ailleurs.

[in italiano]

Le feu au village - Contre la guerre aux pauvres dans le Nord-Est de Paris

Le texte ci-dessous a été distribué sous forme de tract dans le quartier de Belleville à la mi-septembre, sous une banderole où était inscrit «Nous avons la rage - La mairie de Paris, ses éducateurs, ses artistes et ses flics ne nous calmerons pas !», alors que débutait dans les 20e et 19e arrondissements, la biennale d’art contemporain de Belleville et ses limousines que vous n’avez pas pu rater. Selon ses initiateurs, il s’agissait « d’investir sans l’envahir ce quartier animé, populaire, encore un village, en tenant compte de ses cultures étrangères et des activités déjà existantes ». Autant dire que pour des anarchistes du quartier, c’était une belle occasion de se (re-)poser ensembles la question de la mixité sociale et de sa guerre aux pauvres menée cette fois-ci au nom de la Culture, et de foutre un peu de désordre, de diverses manières.

Il se trouve que la mairie de Paris veut nous civiliser. Ça tombe bien, nous on veut en découdre avec elle et tous ceux qui participent au triomphe de la civilisation, avec ses valeurs et sa morale cadenassée par le fric, ses flics et ses avant-gardes culturelles, militaires et politiques. Par le biais de ses artistes, la ville voudrait nous faire croire que cette vaste cage qui nous sert de monde est un havre de liberté et d’harmonie. Elle pose la création artistique comme un moyen d’exorciser les tensions sociales pourtant bien présentes. On nous avait déjà vendu le foot, la politique et la religion pour nous calmer, pour servir d’exutoire à la guerre sociale. Ouais, mais non. On préfère encore faire exploser les stats des voitures cramées et poser la conflictualité en acte comme seul rapport au système.
 
A vrai dire, la création en soi ne nous pose pas de problème, mais sa récupération et son utilisation par le pouvoir, oui. Il s’agit alors d’aseptiser et de nettoyer les quartiers destinés à accueillir les nouveaux riches, les classes moyennes et autres populations plus solvables, avec leurs belles gueules et leur sale pognon.
Ça marchera pas.

Belleville est en train de devenir un zoo où les bobos peuvent se promener à loisir dans les rues taguées où ce que l’on considère ailleurs comme du vandalisme est ici transformé en marchandise rentable économiquement et électoralement, en art officiel ; où les artistes sponsorisés par la mairie peuvent faire croire à un semblant de
différence et de contestation citoyenne (imagerie gauchiste et appel au vote favorable à la mairie) ; où les éducateurs de quartier présentent une image plus douce que la flicaille en uniforme pour mettre un voile doré sur sa présence quasi-permanente et son sale travail. Le cosmopolitisme de la pauvreté est ici présenté aux bobos comme un « élément de décor », comme on exhibe dans un zoo la variété des animaux encagés. En quelque sorte, du tourisme social de proximité, un film de Ken Loach en vrai. La mairie peut ainsi donner à Belleville l’image d’un village paisible de mixité sociale.

Mais foin de tout cela ! Nous avons retenu de la mixité sociale qu’elle n’était que guerre aux pauvres.

Nous, les animaux de ce zoo, nous ne voulons que grignoter les barreaux et brûler la cage.

De fait, la mairie cherche par divers moyens à virer les pauvres et les indésirables des rares quartiers de la ville-musée où ils survivent encore : occupation policière, augmentation du « coût de la vie » (comme si la vie et l’argent étaient liés), rafles de sans-papiers, enfermement des plus réfractaires à la loi, tolérance sélective sur la diffusion de la came, contrôles, multiplication des gardes-à-vue pour apprendre à se tenir à carreau où pour provoquer l’exil, mobilier urbain conçut pour conjurer l’oisiveté ; chaises ovales, bancs glissants, cactus sur les rebords, du bitume à en crever, des portes, des murs, des verrous pour les pauvres et des clés pour les riches, des barrières. Le tout sous la protection bienveillante des caméras de surveillance et des vigies citoyennes.


Contrairement à ceux qui ont tout à y perdre, leur fric, leur pouvoir et leurs rôles sociaux, nous entendons fissurer la paix sociale à toute occasion. Nous voulons poser le problème de l’exploitation et de la domination partout où elles existent, de jour comme de nuit. Nous ne voulons plus voir les riches exhiber leur tranquillité au coin des rues, des ateliers de travail et des ateliers d’artistes, dans les bars branchés... Car elle est inséparable de la misère qui l’accompagne et qu’ils essayent de repousser en zone 5 du RER ou sous un pont du périph’.



Nous ne venons pas en paix, la conflictualité et la destruction subversive pour seule catharsis.



Si Belleville est un village, alors sortons les fourches.
Contre les riches, les flics, l’Etat, les politiciens, les agents immobiliers, la guerre aux pauvres, la mairie et ses artistes de boutique.

 

 

Quelques relous indomptables,
anarchistes de surcroit.

La prison à ciel ouvert

L'architecture urbaine réussit de moins en moins à dissimuler sa véritable fonction sociale. Au fur et à mesure que ses avancées nous enferment toujours plus, le vernis de désintéressement et d'« étude du phénomène urbain » craquelle. L'aménagement de l'espace urbain, du choix des matériaux, de l'emplacement et de la forme du mobilier urbain jusqu'à l'optimisation des possibilités de contrôle et de parcage, n'est pas une science innocente visant à rendre la vie urbaine douce, confortable et adaptée aux besoins de tous.

Il s'agit de permettre aux flics de mener sans entraves matérielles leur chasse aux pauvres. Il s'agit de séparer les pauvres des riches pour assurer la sécurité de ces derniers. Il s'agit de parquer des populations indésirables dans des tours et des quartiers de merde avec des commerces et des terrains de foot pour les occuper. Il s'agit de briser et de rendre la vie invivable à tous ceux qui ont le malheur de vivre dans ou de la rue (prostituées, biffins, sans-abris). Il s'agit de maximiser la rentabilité humaine d'une rafle de sans-papiers. Il s'agit de transformer des quartiers pauvres en quartiers branchés, en augmentant les prix pour repousser les pauvres un peu plus loin dans des banlieues souvent plus étouffantes encore. Tout cela sous la fière bannière de l'urbanisme et de ses diverses formes d'auto-justification: Prévention situationelle, mixité sociale, assainissement, aménagement, circulation... L'urbanisme est l'un des rouages de cette société de domination, il fonctionne de pair avec le système judiciaire, le maintien de l'ordre, la traque aux indésirables, le système éducatif et carcéral et toutes les autres institutions du pouvoir et de l'autorité.

Il n'y avait donc pas de quoi s'étonner lorsque le 6 septembre dernier, une circulaire interministérielle prévoyait « d'accroître le rôle de la police dans les choix urbanistiques relevant de la politique de la ville ». Avec la circulaire du 6 septembre 2010, la police et les préfets, jusqu'ici limités à un rôle consultatif, sont invités à participer à l'installation de ces dispositifs. En effet, le texte demande aux préfets de généraliser les « études de sécurité publique » à l'ensemble des projets en cours de rénovation urbaine. Des études souvent conduites par des flics ou des gendarmes spécialisés, ou bien confiées à des prestataires privés.

On aménage la ville en fonction des lubies policières, par exemple, ne plus construire de toits plats (pour éviter que des émeutiers y stockent des pierres), améliorer l'éclairage public (qui joue sur le sentiment d'insécurité), ne plus construire d'auvents (pour limiter les rassemblements dans les halls d'immeubles) ou interdire les coursives (perçues comme vectrices de trafics et qui compliquent la surveillance).

Derrière la prise de conscience que la ville est truffée d'espaces propices à toutes sortes de désordres et de subversions, ou plus banalement, d'actes illicites, il y a l'opportunité de réduire encore la cage de chaque pauvre jusqu'à ce qu'il apprenne à ne plus broncher pour se contenter de quelques miettes sociales de pain rassis. Et tout cela s'ajoute au creusement des fossés imaginaires entre « communautés », particularismes et « identités », entre « honnêtes gens » et « délinquants casseurs » à l'intérieur de la ville.

La guerre civile, entre pauvres, ne vise qu'à renforcer le pouvoir. Notre guerre à nous, enragés et révoltés contre l'autorité, ne vise qu'à sa destruction.

En chemin, urbanistes, flics, bourgeois, politiciens, leurs alibis culturels ou humanitaires et tous ceux qui nous ont volé le contrôle de nos vies devront mordre la poussière. Nous vivrons, parole de sauvages.

Acharnement thérapeutique

Brrrr... il fait froid, ma couette ne cesse de s'envelopper autour de moi comme un serpent charmeur, c'est bien la dernière chose que j'ai envie de faire, mais c'est le prix de la couette, de la salle de bain, ma cage à poule de logement, beau l'aménager à mon goût, reste une cellule... C'est pour avoir ça que je me lève le matin, bordel, quand j'y pense, grrrmf, j'ai envies de céder à l'appel de l'oreiller, mais non, non non non, c'est l'heure du turbin. On enfile quelques fringues, un petit café, quand on a le temps, un coup de dentifrice, on se prépare à une journée de merde, mais de merde bien fraiche, fraiche comme ce dentifrice au goût faux, comme avaler un laboratoire. Métro Belleville, on se presse, un coup d'oeuil à droite à gauche, visiblement pas de contrôleurs, hop hop hop, on saute le portillon, mon petit sport en carton, merde, ils sont là ces gros bâtards, cachés derrière le mur, techniciens de la sournoiserie. « Monsieur ! », je cours, je suis plus proche des portiques de sortie qu'eux, battements de cœur, sprint, aïe, ouf, changement de programme: métro Couronnes, biiiip, huile de coude, ça pue le vomi, je VEUX cette place, dégage connard, biiiiip, porte, escaliers, rue, boulot, contrainte, obligation, devoir, justifications, fatigue, café, cris réprimés dans les chiottes, clope mâchée en vitesse, café, pulsions de baston, ongles rongés, manger, café, éclater la gueule de ce connard prétentieux, non quand même pas, c'est fini, je souffle, biiiip, je rentre. La vie, la mort, aujourd'hui j'ai encore rencontré la mort, je me vengerais, c'est sur, un jour, j'espère, peut-être, j'sais pas trop, mouais, non, mmmh, bon d'accord... Merde, j'suis crevé, couette, dodo.

(respiration)

(pim pam poum)

Hey mais au fait, POURQUOI?

Non vraiment, t’aimes ton quartier ?

Dans ce monde où tout ressemble de plus en plus à une prison (prisons, hôpitaux psychiatriques, maisons de retraites, écoles, supermarchés, temples en tout genre, centres de rétention, transports, usines, urbanisme concentrationnaire, parcs et aires de jeux, logements, administration, etc.) il y a plusieurs choix possibles : la révolte et la lutte contre cet existant qui nous étouffe, la résignation, l’indifférence et la réappropriation des rapports de domination qui régissent cette société.

Se réapproprier la merde, c’est par exemple être fier de ta taule (avec barreaux) de ton quartier (sans barreaux), de ton petit bout de trottoir, de ton boulot de merde, ton "identité" et même de choses totalement anodines ou qu’on nous a collées sur la gueule à la naissance comme la couleur de peau, le nom, les origines, le sexe ou le genre. « 9.3 en force ! » « Fleury-Merogis nique tout ! » « La France aux français ! » « Black Power ! » « Fier d’être juif ! » « Girl power ! » « Corsica nazione ! ». A chacun sa petite fierté identitaire à mettre en concurrence avec celle des autres.
Autant de mécanismes aussi petits et cons que la prétention à l’intégration pseudo-universaliste des républicains, autant de particularismes remplaçant ton individualité en te donnant l’impression de vivre par autre chose que par toi-même. Autant de choses pour nous faire oublier que nous sommes des humains, tous autant que nous sommes, et que nous vivons tous dans le même monde, ce monde de merde.

Ce qui nous différencie les uns des autres, qui nous sépare souvent, nous relie aussi, ce sont nos choix individuels que nous faisons sans l’aide de quelconques directeurs de conscience et sans être déterminés par quelques facteurs "socio-culturels" à la con. Nous entendons être bien plus que du gibier à sociologue et nous ne voulons plus fonder notre cause sur d’autres choses que sur nous-mêmes, ces choses qui nous asservissent comme les frontières, les genres, les communautés, les corporations, les religions, les ethnies, les nations, les patries...

Le 20 juin dernier, des milliers de T-shirts « J’aime Belleville » (avec au dos « Sécurité pour tous » en français et chinois) étaient distribués dans tout le quartier et portés par des habitants de façon joviale et irréfléchie dans une grande messe dominicale de la franche connerie citoyenne, sécuritaire et communautariste. Autant dire que notre sentiment face à cela fut le dégoût, et nous ne parlons même pas des lynchages racistes que nous avons déjà évoqués ailleurs et dont on a déjà discuté ici-même, si tu te souviens.

Au fait, t’aimes quoi au juste dans ton quartier ? Les flics qui jouent aux cow-boys, leurs caméras à tous les coins de rue, l’exploitation, les taudis pourris qu’on te loue la peau du derche, le vigile du ED de la rue de Belleville qui te tripote en permanence, les barres d’immeubles qui te barrent l’horizon, le gardien qui t’ordonne de bouger ton cul parce que le parc va fermer, les cafés pour riches qu’on te refourgue au prix d’un repas de pauvre à cause de l’invasion des bobos et autres artistes branchés accrédités par la mairie de Paris pour laver le quartier des pauvres comme nous, cette saleté de came qui nous endort, nous empêche de nous révolter, qui inonde les rues et fournit aux flics une bonne raison pour justifier leur immonde présence, ces tacherons de contrôleurs RATP et leurs têtes à claques, les poucaves et les indics qui te vendent aux condés à la moindre occasion de se faire bien voir ou de se racheter un casier, ces gros bâtards de politiciens et d’éducateurs qui viennent te faire croire qu’ils sont tes amis et qui t’envoient les keufs dés que t’as le dos tourné, les journaflics qui viennent te filmer comme dans un zoo pour montrer leur image du bon pauvre qui bronche pas et qu’en est fier ; ou peut-être bien que ce que t’aimes dans ton quartier, ce sont les rafles de sans-papiers dans la rue, les transports, à la CAF, à la sortie de l’école, et la chasse à l’homme permanente contre biffins et marchands ambulants ? En gros le même merdier qu’ailleurs.

Belleville comme tout autre quartier, c’est avant tout un gros tas de cibles à attaquer et à défoncer, de flics à dérouiller, de frustration sociale et de colère à exprimer et d’exploiteurs à dépouiller ; et toi tu voudrais te réapproprier tout ca ? En être fier et le revendiquer ?
Non, vraiment, respire un bon coup, réfléchis un peu avec tes tripes et ton cœur plutôt qu’avec l’idéologie du 20H et choisis ton putain de camp face à la domination.


Réapproprions nous la guerre sociale plutôt que de la subir en victimes. Battons nous pour un monde de liberté plutôt que pour un bout de trottoir occupé.


Quelques anarchistes et sans-patrie du quartier.


 
[Tract trouvé en juillet 2010 dans les rues de Belleville, à Paris.]

Quelques coups rendus

Ça t’emmerde pas toi, que des bâtards qui construisent des prisons ne se prennent pas leurs propres responsabilités dans la gueule ? Selon un communiqué publié ici et là, dans la nuit du 17 au 18 octobre, dans le 18ème arrondissement, un magasin Bouygues a été attaqué, sa vitrine fracturée et un tag "Feu aux prisons" a été laissé sur la devanture. Bouygues n’est pas seulement un vendeur de laisses électroniques, c’est aussi un des plus gros constructeurs de prisons et de centres de rétention en France. Il en est de même pour Eiffage en mai dernier, constructeur de taules également, dont l’agence du Passage Melun dans le 19ème arrondissement a été défoncée avec un tag laissé sur place : « Construit des taules. Feu aux C.R.A. ».

Tu te souviens peut-être, rue de Belleville, le 17 mars dernier, jour où des sans-papiers étaient foutu en taule pour avoir cramés la prison pour étranger de Vincennes (construite notamment par Bouygue et Eiffage), une boutique SNCF (co-organisateur de rafles et expulseur de sans-papiers) s’est faite occuper. Après que ses clients soient parti (dont plusieurs solidaires avec ce qui se passait), la boutique a entièrement été taguée dedans comme dehors : « la SNCF collabore aux expulsions de sans-papiers », « non aux rafles », « feu aux CRA », « solidarité avec les inculpés de Vincennes ». avec collage d’affiches, banderole, tracts… En passant, la boutique SNCF couverte de tags est restée fermée toute la journée du lendemain. Juste après, le gérant du magasin Bouygues qui observait jusque là l’occupation de la SNCF en se marrant, a commencé à rire jaune lorsque les assaillants se sont dirigés vers son enseigne. Il s’est vite enfermé dans ses murs pendant que sa vitrine se faisait recouvrir de tags (« Bouygues construit des taules », « feu à toutes les prisons »). Tout cela faisait suite à une occupation du même genre à l’agence Air France (expulseur) d’Opera. Les sans-papiers inculpés de l’incendie de Vincennes ont été condamnés d’avance à plusieurs mois de taule.

N’oublions pas qu’ici comme ailleurs, on rafle les sans-papiers, on fout des gens en taule. N’oublions pas qu’il est possible de leur rendre la monnaie de leur pièce, de refuser tout cela avec fracas.

Correspondants de nuit : des agents de proximité de la guerre aux pauvres

Tu les as surement déjà croisé à Belleville ou ailleurs dans les quartiers que la mairie veut « civiliser », leur uniforme est un polo vert avec un logo de la mairie de Paris au niveau du cœur et un brassard vert, ils se déplacent généralement en patrouilles de 3 à 4 agents (voir photo) et interviennent 7 jours sur 7, chaque soir de l’année, de 16h à minuit. Recrutés chez les ratés des écoles de police et de gendarmerie, ils sont environ 120 fonctionnaires municipaux payés (1 300 euros par mois plus les primes) à marauder chaque jour dans ce que cette société nomme « quartiers sensibles », expression rose bonbon pour parler des quartiers où les pauvres ne se laissent pas dominer sans broncher, et rendent les coups.

Chaque patrouille rédige quotidiennement des fiches de signalement traitées par un bureau central qui se charge de les transmettre aux services concernés (police, services techniques ou sociaux de la mairie, mafia associative, bailleurs sociaux…). Ils sont pilotés par les élus locaux pour effectuer un travail de fichage sur les populations indésirables (sans-abris, sans-papiers, squatters, prostituées, toxicos, repris de justice et autres pauvres). Leur rôle est principalement tourné vers une assistance aux flics et la répression des « incivilités ». Des protocoles d’échange d’information sont établis avec les flics, les GPIS, les proprios et les diverses mafias associatives de grands frères de quartier et de pompiers de la révolte, ils sont en quelque sorte les couteaux-suisses du pouvoir, un nouvel aspect de cette nouvelle philosophie policière appelée « Prévention de la délinquance ».


Pour résumer, ce sont des balances professionnelles, qui rédigent des fiches de signalement pour les élus sur les individus socialement suspects, qui préparent le terrain à des interventions policières, qui participent de fait à l’occupation policière du quartier. Ils sont des agents de proximité de la guerre aux pauvres, cette guerre qui vise à virer les pauvres du quartier pour y installer des populations plus riches, plus solvables avec un meilleur pouvoir d’achat et un goût pour la tranquillité sociale de leurs porte-monnaie.


Sous leur allure « sympathique » (comprendre « des flics sans la gâchette facile »), se cache en fait des flics en mission de fichage et de répression pour la mairie, ils sont des facilitateurs du travail des keufs, des juges et des proprios, dans une mentalité purement démocratique. Ils achètent la paix sociale au prix d’un sourire sur une matraque. Sache qu’ils se désinfectent les mains après te l’avoir serrée.


Démasquons les ! Dégageons-les !
Eux comme tous ceux qui veulent nous éduquer, nous civiliser : nous fliquer

 

Nous opposons la guerre sociale à cette paix sociale qu’ils essayent d’imposer à coup de fric, de médiateurs et de flics.


Quelques anarchistes incivils du quartier.

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Communiqué du site non-fides.fr

Selon des informations parvenues jusqu’à nos oreilles, le tract « Correspondants de nuit : des agents de proximité de la guerre aux pauvres » ferait l’objet d’une plainte déposée par la Mairie de Paris suite à sa publication sur le site Base de Données Anarchistes.

Ce tract anonyme avait été publié auparavant sur divers sites en open-publishing, avant d’être relayé sur d’autres, comme le notre. Nous assumons pleinement avoir contribué à sa diffusion, trouvant un intérêt clair à son contenu.

Ni guerre aux pauvres, ni guerre entre pauvres.
Guerre sociale contre le pouvoir et ses agents, déguisés ou non.

Quelques contributeurs à la Base de Données Anarchistes.

Tous ces drapeaux...

Ça commence à faire beaucoup, un jour c'est l'armistice, un jour c'est la fête de la lune, un autre, c'est une manif citoyenne ou un match de foot... des drapeaux, encore des drapeaux: chinois, français, européens, algériens, tunisiens... C'est à se demander si la mémoire est encore une faculté humaine. Qui ne se souvient pas de comment sont nées les nations, de ce que l'on a fait au nom des drapeaux, du colonialisme, du rôle du patriotisme dans les guerres que se sont menés les bourgeois à coup de chair à canon pauvre! Tu te sens de mourir pour un drapeau toi? Tous les drapeaux ont tellement été souillés de sang et de merde qu'il ne sert plus à rien de vouloir les laver, reste à les cramer dans un grand feu de joie. Tu la sens pas cette joie qui pourrait nous unir? de dépasser les frontières, les drapeaux, les nations et autres appartenances imaginaires, se reconnaître chacun en tant qu'humains, après tout, notre sang est de la même couleur, notre rage est la même face à la domination, la liberté, elle, pourrait être universelle. Alors dansons sur les flammes du vieux monde, les drapeaux au milieu, des ruines tout autour.

Moralistes, allez vous faire foutre !

Une petite histoire, plutôt sympathique. Car dans la grisaille habituelle, chaque petite étincelle nous réchauffe le cœur et nous donne la force de continuer, malgré les barrières autoritaires qui viennent se mettre entre nous et la perspective de relations humaines libres. Alors quand ces histoires se partagent et inspirent mutuellement les personnes qui les vivent, nous reprenons courage, et l'étincelle peut devenir brasier.
Peut-être oublions-nous trop souvent la religion parmi les ombres qui planent sur nos vies, parmi tout ce qui travaille à nous maintenir à l'état d'objet domestiqués.
Cette histoire, la voici, toute simple: celle d'un quidam trainant du côté du métro Belleville.
On discute, et le type me raconte cette fois où, buvant une petite bière dans la rue, un enfoiré était venu lui prendre la tête, au nom du bon dieu et de ses commandements débiles. «C'est Ramadan frère, tu devrais pas boire d'alcool, tu le sais». Devant tant de moralisme religieux, teinté de fausse familiarité, notre bonhomme envoya le messager de dieu se faire foutre. Celui-ci s'énerva alors et voulu donner une leçon au buveur qui voulait juste qu'on lui foute la paix. Mais preuve en est qu'on n'est pas toujours le plus fort quand on s'abrite sous les tables des lois, le moralisateur se pris cette fois-ci une sévère raclée. Malheureusement pour notre quidam, une patrouille de flics qui passait par là l'embarqua pour l'amener en garde à vue.

Que Dieu existe ou non, à vrai dire on s'en fout. Le problème est que l'autorité et les connards qui la diffusent (en uniforme ou non) existent bel et bien. Et leurs causes néfastes se rejoignent assez facilement, bien qu'on cherche à nous faire croire que Dieu et l'État sont souvent en guerre pour le monopole du contrôle et du rappel à l'ordre.

Voilà donc la religion, et voilà son refus en actes. Les apôtres de cette triste idole, quel que soit le nom qu'on lui donne, ne se contentent pas de sermonner le troupeau de fidèles qui va lui-même s'abaisser au temple, à l'église, à la mosquée ou à la synagogue. Encore faut-il qu'ils viennent nous pourrir la vie dans la rue, partout en fait.
Comme si les profs, les citoyens, les patrons et la police n'étaient pas déjà de trop !

Ils veulent tous nous dresser, nous faire marcher au pas, nous faire réciter tel ou tel catéchisme, religieux ou laïc, bref, nous voler nos vies.

Mais gare à la revanche, quand tous les indomptables s'y mettront...

Tu l'auras dans l'os

« Haaa... Bonjour madame […] alors comment ça va ? Ça fait tellement plaisir de vous voir... »
5 minutes plus tard…
« Putain cette conasse elle m’a encore tenu la jambe pendant une heure avec ses histoires à la con, elle a rien de mieux à foutre ! »

Voilà le genre de phrase qu’on entend à longueur de temps quand on est contraint de vendre ses journées dans ce qu’on appelle le petit commerce. Parce que le client a toujours raison, quitte à lui chier sur la gueule dès qu’il a franchi la porte (et qu’aucun autre portefeuille sur pattes n’est en vue bien sûr).

Parce qu’ « ici c’est familial OK, alors t’es aimable avec les gens », chacun sera traité de la même façon, flic en uniforme, mère de famille ou cadre sup qui transpire le fric, skinhead ou hippie c’est la même chose : « Bonjour, qu’est ce que je peux faire pour vous ? » Personne n’a tort tout le monde a raison devant la caisse enregistreuse. Cette convivialité obligatoire, ce populisme de comptoir teinté du fiel de l’arrière boutique, est surtout destiné à masquer tous les petits calculs mesquins qui sont à la base du petit commerce et qu’on peut résumer ainsi : si « le client est roi », c’est d’abord parce qu’ « il n'y a pas de petits profits ».

Parce qu’il s’agit en priorité de survivre face au commerce tout court, le gros, le méchant, celui des grandes surfaces et des patrons-voyous, du made in china et de la réduction des coûts. Et le petit commerçant est prêt à tout pour se distinguer (entendez pour récupérer des parts de marché, appelées ici clients) de ses gros concurrents, y compris vous exploiter autant qu’eux. Cette menace permanente, à la fois présente et absente (et qu’on peut invoquer à chaque fois que nécessaire), en rappelle d’autres. Les multinationales sont au petit commerce ce que le terrorisme est à la sécurité, ce que le plombier polonais est au travailleur français : un épouvantail facile à agiter et destiné à faire accepter les choses telles qu’elles sont, le commerce le travail et les flics, sous prétexte qu’elles pourraient être pires. En vertu de ça on vous fera venir plus tôt le matin, partir plus tard le soir, on vous fera faire dix trucs en même temps, comme dans une grande entreprise en somme, mais attention c’est pour « faire vivre la boutique », rien à voir avec de l’exploitation donc.

Car si les patrons, pardon les gérants, n’hésitent pas à transférer sur leurs employés toutes les petites humiliations qu’ils sont obligés d’encaisser avec le sourire à longueur de journée, ils aiment faire croire qu’il existe entre eux quelque intérêt commun. Des phrases comme « Ton salaire, c’est le nombre des ventes qui le fait » laissent à penser que ces accumulateurs de capital du dimanche, bien qu’ils travaillent tous les jours, ne sont pas très bons en économie. Le nombre des ventes fait leur profit, le salaire n’est que le minimum de ce qu’il leur est permis de laisser comme miettes de ce profit. La différence est de taille, et l’arnaque visible de loin. C’est pourquoi on peut ‘gonfler’ ce chantage au corporatisme par de sombres prévisions du genre : « Si la boutique coule, c’est toi qui coules aussi ». Confondre « je » et « tu » est une habitude quand ça les arrange. Une fois compris cela la phrase prend tout son sens : « Si la boutique coule, tu iras te faire exploiter ailleurs, un peu plus un peu moins peu importe, mais pour moi c’est la chute, le déclassement, et me voilà bientôt obligé de faire la queue devant pôle emploi comme tout le monde, comme TOI ! Alors pour m’épargner cette humiliation, travaille dur et surtout rappelle-toi : nous sommes tous dans le même bateau. »

Si on en croit un de ces gérants aux petites marges, « c’est de plus en plus difficile de trouver des jeunes qui en veulent » En vouloir, pas de problème, mais à qui ? Dans la longue liste de ceux qui tirent profit de notre misère, le rôle de ces auto-entrepreneurs en exploitation familiale, de ces boutiquiers-contremaîtres est trop souvent oublié, passé sous silence : « ça reste à échelle humaine » dit-on. De l’humain aucune trace au milieu de ces rapports marchands, et la seule échelle visible est celle sur laquelle ils se hissent, à pas de nains, vers la terre promise de l’abondance matérielle et du fric à la pelle qui fait déjà courir, ou plutôt grimper leurs cousins PDG ou actionnaires.

Mêmes méthodes, mêmes pratiques et mêmes objectifs, traitons les tous comme ils le méritent : en ennemis, car ils partagent aussi les mêmes craintes : voir leurs esclaves se retourner contre eux.

Pillons les marchands, petits ou grands !

[Toutes les citations proviennent, hélas, de situations réelles]

Il a fallu que tu l'ouvres !

Tu aurais pu fermer ta gueule, laisser ce type tranquille, ne rien dire, laisser les gens faire ce qu'ils ont à faire, chourer quelques marchandises s'ils le veulent.

Tu aurais pu garder ta foutue loyauté, ton « honnêteté », ta morale putride en toi et pour toi, payer tes courses en intégralité, si ça te fait plaisir.

Sale balance, il a fallu que tu l'ouvres, ta grande bouche de délatrice, il a fallu que tu zieutes dans le sac de ce mec et que tu dises à la caissière: « Il a caché un pack de lait au fond de son cadis ». Trois fois en plus, pour être sûre qu'elle ne ferme pas les yeux et qu'elle finisse par appeler le vigile.
Heureusement, le vigile semble n'avoir rien trouvé, et le type est parti.

Espèce de connasse. Tu aurais voulu faire ta sale besogne de larbin de la marchandise sans conséquences. Tu t'es même étonnée que je te couvre d'insultes, que je te gueule dessus devant tout le monde, que je te crache ma colère comme le moment l'exigeait. Tu voulais le consensus, l'accord tacite, l'Union Sacrée des braves consommateurs honnêtes contre le misérable voleur que tu as désigné à la répression.

Maudite flique bénévole !

Esclave revendiquée, qu'est-ce que ça peut bien te foutre que les gens chouravent dans les rayons d'un supermarché ? Ils offensent simplement ta morale imbécile et servile: «On ne vole pas. C'est mal. Ça mérite punition. Ça ne se fait pas. Sinon c'est l'anarchie. C'est une question d'honnêteté.»
Question d'honnêteté ? Tu as raison. Mais vois-tu, l'honnêteté on te la fout au cul, parce qu'elle ne sert que la loi, les riches, l'État et les marchands. Elle ne sert qu'à nous maintenir esclaves pour toujours. Et toi, non contente d'être cette esclave volontaire à vie, tu voudrais contraindre tous les autres à vivre dans la même merde, jusqu'à en étouffer et à en crever.
Lâche, vile poucave, tu n'as pas le «courage» de ta sale morale et tu confies l'exécution de la répression à d'autres: au vigile, à la caissière, aux flics...

Toutes les bordées d'injures ne seraient pas à la hauteur de ce genre de comportement; et il ne s'agit pas d'une anecdote, car tout cela en dit long sur les innombrables maillons qui tiennent solidement cette vieille société et l'empêchent de crouler. La connasse en question est pauvre, et elle dénonce un autre pauvre, qui ne faisait qu'agir contre la marchandise selon son intérêt.

Nous autres pauvres enragés, nous allons continuer à œuvrer, patiemment mais activement, à la lutte contre ceux qui nous dépossèdent de nos vies, car leur existence et leur pouvoir signifie notre mort quotidienne.
Malgré les balances, malgré les honnêtes citoyens qui ont trop souvent le vent en poupe.

Le vent de la révolte les emportera !

Change de taf !

Près de 2500 salariés de Pôle Emploi venus de toute la France ont manifesté mardi 9 novembre 2010 devant le siège de leur direction générale qui se trouve à la Porte des Lilas. Ils protestaient officiellement contre la suppression de 1800 postes avant fin 2011 (principalement des CDD et des départs non renouvelés) et la dégradation de leurs conditions de travail. Il s'agit de la plus forte mobilisation depuis la fusion ANPE-Assedic.

Autant dire que les suppressions de poste et les problèmes d'argent des salariés de cette véritable machine à humilier, à mettre les individus en concurrence, à punir les réfractaires au turbin, à gérer et à contrôler la misère, on en a rien à péter. Vous crèverez la gueule ouverte avant de susciter la sympathie de ceux sur qui vous vous livrez au chantage du travail et devant qui aujourd'hui, vous n'assumez pas vos responsabilités. Quoi de plus plaisant d'ailleurs, que lorsqu'une CAF, une agence de Pôle Emploi ou d'intérim se fait défoncer ses vitres, que lorsque ses agents se font démolir par des allocataires à bout de nerfs?

Pôle Emploi n'est qu'une boite dont l'utilité réside à la fois dans le contrôle des chômeurs et la pérennisation d'un chômage sous contrôle. Alors vos conditions de travail? Comment ne pas rire...

Changez de taf, ou arrêtez définitivement de travailler, après on pourra discuter.

La chronique du Père Padetan: La peste et le choléra

Haïti, 12 janvier 2010. Un tremblement de terre ravage l'île des insurgés de 1804, soulevés contre la puissance coloniale française pour retomber ensuite sous la coupe de boucher du cru et de la tutelle nord-américaine. 230 000 morts, 300 000 blessés et 1,2 million de réfugiés. Pendant que les médias du monde entier déversent leur pathos sur ces « pauvres noirs qui ne s'en sortiront décidément jamais », une armada aéroportée débarque en trombe, Marines en tête. Les religieux et les humanitaires de tous pays se partagent les charognes, les militaires contrôlent les points stratégiques (aéroport, hôtels, ambassades, ministères). Après quelques semaines, une fois les riches touristes et autres personnels des ambassades et de l'ONU tirés des décombres, on peut dresser des tentes pour les « sinistrés », chasser les « pillards » et ramener en cellule les 4200 prisonniers évadés.
Enfermer la population en camps, empêcher toute auto-organisation en dehors des institutions : c'est à cela que se résume la fameuse « aide » des Etats. Des camps partout. Pour les indésirables d'ici, sans-papiers ou adolescents rebelles, comme pour les réfugiés de partout.
Des camps en Haïti, bien sûr, mais aussi des uniformes sous l'égide de l'ONU pour éviter la révolte des crève-la-faim. Le 22 décembre 2006 par exemple, ces casques bleus sous commandement brésilien ont tiré depuis leur hélicoptère contre une manifestation dans le plus grand bidonville de Port-au-Prince, à Cité Soleil, faisant plus de 30 morts. En avril 2008, ils ont également participé à l'écrasement des émeutes suite à l'envolée des prix des denrées alimentaires de base, dont le doublement de celui du riz (5 morts, 200 blessés). Le 17 octobre dernier, ce sont les mêmes qui ont réprimé la mutinerie du Pénitencier national de Port-au-prince en abattant des évadés.

Haïti, novembre 2010. Comme de juste, rien n'a changé. La faim et les abris de fortune couvrent toujours l'horizon. Mais trêve de défaitisme, car un événement sans pareil est annoncé pour le 28 novembre prochain, un cyclone d'un nouveau genre : trente beaux millions de dollars, bientôt suivis par 24 000 « kits électoraux » (urnes et isoloirs), vont s'abattre sur les bidonvilles en ruine. Votez ! Votez ! Quelles sont donc ces plaintes mesquines qui crèvent vos estomacs alors que ce qui vous reste de gouvernement vous permet de déléguer votre misère à 11 sénateurs et 99 députés ? Comment osez-vous encore piller des convois humanitaires et manifester contre l'occupation militaire alors qu'ils vous offrent le suprême honneur de communier dans la joie du devoir accompli ?
Un cœur pur de tout ressentiment ne peut que se serrer à la vue de ces 13 000 flics et militaires qui patrouilleront dans les rues à partir du 13 novembre en vue d'assurer le bon déroulement de la farce. D'ailleurs, leurs manœuvres charitables n'ont-elles pas pris le doux nom d' « Opération Bonjour » ? Ô Hommes de peu de foi démocratique, que l'étroitesse des camps dressés pour vous soulager aveugle ! Ô Hommes que les fusils pointés sur vous pour éviter quelque expropriation ou manifestation rageuse indisposent* ! Que d'ingratitude pour ces uniformes verts ou blancs qui se démènent pour vous empêcher de commettre une terrible bévue, celle de migrer en masse vers les contrées si peu hospitalières d'où ils débarquent !

Dans ce bout de terre où le Palais Présidentiel avait rejoint le quartier général de l'ONU en un même tas de décombres ; où tout état civil et autre bureaucratie policière avaient été en grande partie ensevelis au milieu des cadavres de petits fonctionnaires, le pouvoir a la bonté de vous confier une carte d'électeur en guise d'immatriculation, et vous lui feriez l'affront de la lui refuser ? Le taux de participation à la foire au pouvoir ne dépasserait pas les 11 % prévus ? Vous réserveriez à la peste électorale le même traitement que celui dont on vous a gratifiés jusqu'ici : le mépris ?
Mais la formation de magistrats et la fourniture de 110 véhicules de police par la France, vous croyez que ça coûte rien à l'Etat, peut-être ? Un petit effort pour sauver les apparences, ce serait déjà trop vous demander ? C'est sûr que quand on cherche une excuse, on en trouve toujours : après la peste électorale, voilà qu'on se plaindrait du choléra. Déjà 800 morts, et des dizaines de milliers de personnes touchées. En Haïti, les statistiques de la campagne pour un siège moisi de député s'entrecroisent, froides comme la mort, avec celles des moribonds.
Faire un tout petit effort, disions-nous ? Et voilà comment on est remercié : avant-hier à Kenscoff -30 km à l'est de la capitale-, c'était aussi le 11 novembre. Comme un peu partout, quoi. Mais là, sans plus aucun respect pour une date si chère aux assassins venus à leur rescousse, les habitants du quartier ont tenté d'incendier un commissariat, défoncé le 4x4 du commissaire, dressé des barricades enflammées et caillassé les patrouilles, au prétexte d'un énième abus policier.

Un effort ? Ce serait peut-être d'ouvrir les yeux et de voir qu'ici aussi le monde devient petit à petit un vaste camp quadrillé d'humanitaires (même s'ils se nomment citoyens) et d'uniformes (même s'ils se nomment vigiles), de bouffonneries électorales et de ruines : celles de l'illusion de pouvoir vivre en paix dans un monde de guerre, de pouvoir vivre libre dans un monde de fric et de flics.

Alors, qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu, en Haïti comme partout ?

P. Padetan, 13 novembre 2010

* Le 25 mai par exemple, les forces armées de l'ONU sont intervenues dans la faculté d'Ethnologie pour arrêter un étudiant qui « avait jeté des pierres contre une patrouille des casques bleus », provoquant une mini-émeute autour du campus (barricades, pneus enflammés et encore des pierres).

il n'y a pas d'ailleurs où guérir d'ici

Une chose est sûre, tant que ce monde tournera autour d'un soleil si noircit de cupidité, d'avidité et d'autorité, la vie restera une plaie sur laquelle, quotidiennement, nos maîtres verseront du sel à coup de tabassages, d'humiliation, d'esclavage et d'arrêts maladie refusés. Cette vie est laide, elle nous retire toute possibilité de la saisir, elle nous dépossède de nos moyens les plus précieux de la mener, elle nous lacère le corps en même temps qu'elle nous travaille au cerveau pour nous introniser au sein d'un culte mystérieux de nos propres chaînes, un culte que l'on rejoint aussitôt l'âge adulte, pour apprendre à vivre de mort lente.

La rumeur court, discrètement, à pas de géant, elle ruisselle entre les branches feuillues des arbres, elle coule le long des tonnelles, elle franchit les ponts et les tunnels de la civilisation moderne et se propage comme des écrouelles que ne pourra guérir aucun roi providentiel:
La vie serait à fuir...

Cette vie là, plutôt la fuir vers quelques paradis artificiels. On va se mutiler l'esprit à coup de télévision pour se détourner un instant de notre misérable sort. On va cyber-vivre au lieu de vivre. On va se cramer le cerveau à la beuh pour se neutraliser, à la gnôle pour sortir de soi, au crack pour en finir ou à la coke pour se faire croire que l'on prend nos vies par les rênes. On va s'oublier à la tâche, courber l'échine à n'en plus pouvoir sur des caisses enregistreuses. On va noyer sa singularité sous un uniforme, un drapeau, dans une communauté, la famille, une bande de potes. 
On brasse l'ennui à prix de gros.

Éviter à tout prix de se regarder en face, d'être capable de s'asseoir autour d'une table et de penser sans s'interrompre pour quelque futilité technologique que ce soit.

On oublie, on s'oublie, on prend le temps de léviter au-dessus de nos propres vies -regardez dans le ciel, vous les verrez voler- alors qu'en même temps se joue avec urgence le seul enjeu qui vaille la peine d'être affronté avec pleine force:
la liberté.

La rumeur court, discrètement, à pas de géant, elle ruisselle entre les branches feuillues des arbres, elle coule le long des tonnelles, elle franchit les ponts et les tunnels de la civilisation moderne et se propage comme des écrouelles que ne pourra guérir aucun roi providentiel:
il y aurait une autre vie pour laquelle nous devrions sacrifier la seule dont nous soyons sûrs de l'existence...

Fuir l'ici-bas pour un au-delà, fuir la vie pour rejoindre la vie d'après la mort, en priant à genoux, oui, à genoux. Le temple pour seul lieu de discussion, le mythe pour seul moteur, la superstition et l'obéissance pour seul rapport au monde.

Ils nous ont menti, il y a une vie avant la mort, une vie de révoltes, et il n'y a pas d'ailleurs où guérir d'ici.